Una cum famulo tuo Papa nostro Communicantes? – Cardinal Schuster

Voici un texte tiré du Liber Sacramentorum du Cardinal Schuster (1880-1954), éminent liturgiste, qui pourra apporter des éléments intéressants à la disputatio sur le sens de l’Una Cum au Canon de la Messe. Les passages déterminants ont été mis en gras par nos soins pour ceux qui veulent aller à l’essentiel.

En résumé, le Cardinal Schuster pense que le mot «communicantes» se réfère à «una cum Papa nostro N. et Antistite nostro N.», autrement il n’a aucune raison d’être là où il est placé. Le problème est que le Memento des vivants est intercalé entre la prière In primis et le Communicantes. Le Cardinal Schuster émet l’opinion que le Memento des vivants n’était pas autrefois lu par le prêtre, mais par un diacre. Le prêtre disait donc : «Nous vous offrons tout d’abord ce sacrifice pour votre Sainte Église Catholique (…), en communion (communicantes una cum) avec votre serviteur notre pape N. et notre évêque N. et tous ceux qui professent la Foi catholique et apostolique, vénérant aussi la mémoire tout d’abord de la glorieuse Vierge Marie…».

Loin de nous de vouloir condamner les prêtres fidèles pour leurs différentes prises de position sur le sujet. Dans la situation présente de confusion et l’absence d’autorité pour trancher les débats, il faut être lent à condamner, lent à rompre la communion les uns avec les autres et plutôt disposé à excuser qu’à accuser.

Mais, à moins que nous ne vivions dans une époque où elles ne sont plus possibles sans que les passions ne prennent le dessus, nous pensons que les disputationes theologicae (les débats théologiques) sont un signe qu’il reste encore un peu de sève dans un clergé vieilli par soixante ans de révolution conciliaire.

Si nous y pensons avec sincérité, les prêtres refusant le ralliement à la Rome Apostate ont tous un même désir : refuser la communion avec la Rome devenue «le siège de l’antéchrist» tout en restant en communion avec la Rome éternelle. Cela se fait-il mieux en nommant ou en omettant le nom de ceux qui sont en ce moment assis sur le trône de Pierre? C’est là que le mystère d’iniquité intervient avec toute sa complexité…

Canada Fidèle

 

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« [Le Canon] commençait donc, comme à présent, par le Te igitur. — Igitur est ici probablement un mot de transition ingénieux, un peu comme le vere Sanctus des Gallicans, employé là comme pour maintenir en quelque façon la continuité traditionnelle de la prex,— et toute sa première partie ut accepta habeas et benedicas correspond bien à la première distinction relevée dans le canon par saint Augustin : Orationes cum benedicitur. En outre, le texte de Vigile à Justinien ut catholicam fidem adunare, regere Dominus et custodire dignetur toto orbe terrarum rapporté plus haut, étant tiré indubitablement de cette première partie de l’anaphore romaine, confirme l’authenticité de son origine. Bien plus, il y a même un fragment d’une antique préface, cité par un anonyme arien, publié par Mai et illustré par Mercati[i], qui semble se rapporter — sans interpolation d’aucun trisagion entre la préface et le canon — aux premières phrases de notre prière Te igitur : « …sacrificium istud quod tibi offerimus… per lesum Christum Dominum et Deum nostrum, per quem petimus et rogamus etc. »

Vient la mention du Pape una cum famulo tuo papa… Que dans son patriarcat occidental, le Pape fût généralement nommé à la messe, cela est hors de doute. Mais la question roule sur la place primitive assignée à cette commémoration dans le canon romain. Il faut noter un texte de Pelage Ier aux évêques schismatiques de la Toscane : Quomodo vos ab universi orbis communione separatos esse non creditis si mei inter sacra mysteria, secundum consuetudinem nominis memoriam reticetis[ii] ?

Dans les actes du Concile romain célébré sous Symmaque (498-514) il est aussi question de la commémoration du Pape à la messe. Dans le discours tenu par Ennodius, celui-ci interroge ainsi les Pères :

Deinde pro quaestionum tormentis venerabilem Laurentium (de Milan) et Petrum (de Ravenne) episcopos a communione Papae se suspendisse replicatis… ullone ergo tempore, dum celebrarentur ab his sacra Missarum, a nominis eius commemoratione cessatum est? Unquam pro desideriis vestris, sine ritu catholico et cano more, semiplenas nominatim antistites hostias obtulerunt[iii] ?

Saint Léon Ier fait pareillement allusion au rite de faire mémoire, à la messe, des évêques les plus insignes avec lesquels on était en communion : De nominibus autem Dioscori, Iuvenalis et Eustathii ad sacrum allare recitandis… iniquum nimis est atque incongruum eos… sanctorum nominibus sine discretione misceri[iv] . Ce qui a un pendant dans la lettre des évêques égyptiens à Anatole de Constantinople : Etiam in venerabili diptycho, in quo piae memoriae transitum ad caelos abeuntium episcoporum vocabula continentur, quae tempore sanctorum Mysteriorum, secundum sanctus régulas releguntur, suum posuit (Timothée d’Alexandrie) et Dioscori nomen[v]. Il ne faut pas omettre un autre texte de saint Grégoire le Grand sur la même coutume : Quod autem… fratrem et coepiscopum nostrum Iohannem Ravennatis Ecclesiae inter missarum solemnia nominetis, requirenda vobis consuetudo antiqua est… Sollicite perquirere studui si idem Iohannes… vos ad altare nominet, quod minime dicunt fieri. Et si Me vestri nominis memoriam non facit, quae necessitas cogat ignoro, ut vos illius faciatis[vi] .

L’examen de ces témoignages nous montre avant tout la signification spéciale que revêtait la commémoration du Pape dans le Canon de la messe — ce qui, hors de Rome, toutes proportions gardées, vaut aussi pour les noms des autres évêques, avec lesquels chaque prélat entretenait des relations spéciales. — Cette commémoration pontificale était tout à fait distincte des diptyques des offrants, récités par le diacre, puisqu’elle était proférée par le célébrant lui-même, avant qu’il ne recommandât au Seigneur les oblations du peuple. Pour Pelage Ier, l’omettre équivalait à se déclarer hors de l’Église; et pour Ennodius de Pavie, c’était offrir un sacrifice incomplet, un demi-sacrifice. Tout cela nous amène donc à conclure que la place actuellement attribuée à la mention du Pape dans le canon est vraiment originelle et primitive, puisqu’elle correspond exactement à tout ce que nous attestent les anciens auteurs. Le texte se déroulerait donc ainsi : quam tibi offerimus pro Ecclesia tua etc.. toto orbe terrarum, una cum famulo tuo Papa nostro N., sans toutefois les mots et omnibus orthodoxis etc., qui représentent une addition postérieure, propre à une classe seulement de manuscrits.

Vient ensuite le Memento, et il nous porte d’emblée à la question si discutée des diptyques. Ceux-ci, comme nous l’avons déjà vu en analysant le témoignage du pape Innocent Ier , étaient précédés par une commendatio du prêtre et faisaient partie du Canon : prius ergo oblationes sunt commendandae, ac tunc eorum nomina quorum sunt edicenda, ut inter sacra mysteria nominentur…, ut ipsis mysteriis viam futuris precibus aperiam. Innocent veut ici deux choses : que la commendatio du prêtre vienne d’abord, et que la lecture des diptyques se fasse après la Consécration, inter sacra mysteria, c’est-à-dire dans le corps du canon.

On a supposé que le memento représente le formulaire des diptyques lus par le diacre pendant que le prêtre continuait le canon avec le communicantes. L’hypothèse est vraisemblable puisque à Alexandrie la lecture des noms précédait également la Consécration, encore que, dans tout le reste de l’Orient, comme à Rome au temps d’Innocent Ier, les prières d’intercession se trouvent régulièrement après l’anamnèse. Dans le canon romain actuel, nous avons une espèce de compromis entre l’usage alexandrin et celui du patriarcat d’Antioche, puisque les diptyques des vivants que lit le diacre, précèdent la Consécration tandis que ceux des défunts viennent à la fin de l’anaphore. Pourtant les deux prières d’intercession trahissent une commune origine orientale et conservent les traces du dédoublement qu’on leur a fait subir, quand, à Rome, on voulut les réciter à deux reprises, pour compléter la double liste des commémorations de vivants et de défunts.

Mais comment arriva-t-on à ce dédoublement? Nous ne pouvons hasarder que des hypothèses. A la mention de l’Église catholique et du pape, in primis quae tibi offerimus, devaient logiquement suivre d’autres noms et d’autres recommandations secondaires. Nous savons, par les textes précédemment cités de saint Léon Ier , par les lettres des Égyptiens à Anatole, et par saint Grégoire le Grand, que l’un des diptyques contenait : piae memoriae transitum ad coelos abeuntium episcoporum vocabula continentur, quae tempore Sanctorum Mysteriorum, secundum sanctas régulas, releguntur. Or, c’est au communicantes que nous devons chercher les vestiges de cette liste du canon romain, d’autant plus que dans cette prière seulement apparaissent les noms des premiers successeurs de saint Pierre, Lin et Clet, qui, dans l’antiquité, à Rome, n’eurent pas d’autre culte spécial.

On voulut, de plus, que la liste fût disposée avec une certaine harmonie, et pour cela, dans le but de donner la préséance à Pierre et à Paul, on exclut Jean-Baptiste, qui fut renvoyé à une seconde liste, celle du Nobis quoque. Le même sort échut à Mathias, qui, autrement, aurait altéré le symbolique nombre duodénaire des Apôtres. Barnabé et Etienne, qui auraient dû avoir le pas sur les premiers Pontifes de Rome, eurent, eux aussi, à se résigner à être relégués au Nobis quoque, en sorte que la rédaction romaine primitive des diptyques épiscopaux dut probablement être disposée ainsi : D’abord la sainte Vierge; ensuite Pierre et Paul avec les dix autres Apôtres; puis Lin, Clet, Clément, Sixte, Corneille, auxquels s’ajoutent d’autres martyrs qui ont fini par altérer le caractère primitif de ces diptyques absolument épiscopaux.

Tandis que le prêtre commémore les Apôtres et les Papes défunts, le diacre commence à lire sa liste d’offrants laïques, et ainsi tous les deux terminent en même temps, au moment où doit commencer la prière Hanc igitur.

Dans le missel romain actuel, à cause de l’insertion des diptyques diaconaux Memento, Domine, le Communicantes demeure isolé et un peu en suspens. Il est vrai que c’est là la loi du talion, puisque le Communicantes dans le canon romain représente une interpolation d’origine orientale; mais de toute manière, entre la prière Te igitur et le Communicantes il y a une liaison, et le participe communicantes s’appuie au verbe tibi offerimus qui le précède, tandis qu’après l’insertion du « Memento » la prière qui encadrait, pour ainsi dire, les diptyques épiscopaux, demeure comme en l’air et sans appui. Mais il y a plus. Le Communicantes, à son tour, subit lui aussi en plein cœur des interpolations, grâce auxquelles, selon la tradition des manuscrits, il acquit de bonne heure le caractère d’une pièce mobile, sous le titre propre d’infra actionem; et ceci à cause des fameux capitula diebus apta dont parle le pape Vigile, qui variaient à chaque fête de l’année.

Après tant de siècles, le Communicantes remplit noblement, aujourd’hui encore, la fonction dont parlait ce Pontife à l’évêque Profuturus et dans les jours de grande solennité il annonce en peu de mots l’objet précis de la fête qu’on célèbre. Parfois la formule de cette annonce conserve les caractères d’une haute antiquité, qui nous induisent à en chercher les origines très longtemps avant Vigile; ainsi en est-il pour le jour de la Théophanie, où, sans paraître tenir compte de la tradition romaine qui assigne au jour natal du Seigneur le 25 décembre, il est dit, conformément au concept primitif de la fête en Orient : diem sacratissimum celebrantes, quo Unigenitus tuus in tua tecum gloria coaeternus, in veritate carnis nostrae visibiliter corporalis apparuit. Le Gélasien a vu l’anachronisme résultant de cette formule primitive, et a voulu la corriger en l’adaptant simplement à la circonstance particulière de l’apparition de Jésus aux Mages, mais cette retouche n’a fait qu’affaiblir la force de l’antithèse originelle, entre la préexistence du Verbe dans la gloire du Père de toute éternité, et sa théophanie temporelle, dans la réalité de l’humanité qu’il a prise. Dans le Gélasien, la mention des rois Mages représente une minutie spéciale du correcteur, et fait préférer mille fois la vigoureuse antithèse primitive, conservée par le Grégorien.

Le missel actuel maintient suffisamment intacte la série christologique de ces singula capitula diebus apta; il manque cependant ceux relatifs aux fêtes des martyrs, desquels, toujours selon le texte de Vigile, commemorationem… eorum facimus, quorum natalitia celebramus. Pourtant les anciens auteurs nous en ont conservé d’importants vestiges, comme, par exemple, dans ce décret de Grégoire III au Concile romain de 732, où il ordonne d’ajouter au canon la mention : Communicantes… et Omnium Sanctorum, sed et natalicium celebrantes Sanctorum tuorum Martyrum ac Confessorumf perfectorum iustorum, quorum solemnitas hodie in conspectu tuo celebratur.

L’ordre de ces Capitula diebus apta était le suivant : les solennités du Seigneur précédaient la mention de la Bienheureuse Vierge, comme dans le missel actuel; celle des martyrs s’intercalaient ensuite dans le texte, ou à la fin, précisément comme dans le Communicantes de Grégoire III cité tout à l’heure. Le pape Vigile fait allusion à ces différentes places occupées par les insertions hagiographiques, quand il dit à Profuturus de lui envoyer le canon avec les additions de la solennité de Pâques, pour lui montrer quibus in locis aliqua festivitatibus apta connectes.

Quelquefois pourtant cette connexion est assez étudiée et artificielle, et par là se révèle de suite le caractère d’interpolation. Le Communicantes en reste parfois étrangement suspendu, et s’adapte fort mal tant aux capitula diebus apta qu’à la théorie des saints qui vient ensuite.

L’idée de se tenir en communion avec le Pape et avec l’évêque était très familière aux anciens. C’est là la signification usuelle et juridique du mot communicantes; être en communion avec les bienheureux du ciel, dans la compagnie desquels tous, catholiques et hérétiques, auraient désiré se trouver, passe encore; mais un communicantes et diem sacratissimum Pentecostes celebrantes, quo Spiritus Sanctus Apostolis innumeris linguis apparuit, sed memoriam venerantes imprimis gloriosae semper Virginis etc., est bien peu naturel, étrange, et accuse en conséquence un arrangement du texte. Il faut donc conclure que la mention des solennités, les capitula diebus apta du pape Vigile, qui se glissent entre le communicantes et le memoriam venerantes, embrouillant quelquefois le sens, ou bien ne sont pas primitifs, ou demandent qu’on détache peut-être le communicantes de la liste des saints, pour le rapporter au nom du Pape avec lequel on était en communion; d’autant plus que le canon ajoute : sed et memoriam venerantes, précisément pour faire mieux remarquer les deux conceptions, parfaitement distinctes entre elles : tibi offerimus pro Ecclesia tua… una cum famulo tuo Papa nostro communicantes, sed et memoriam venerantes imprimis gloriosae, etc. On ne doit pas s’étonner que le nom du Pape devance ici celui même de la Mère de Dieu. La mention du Pape dans le canon a pour but de garantir l’orthodoxie de l’offrant, et d’intégrer ex parte subiecti, comme diraient les scolastiques, son action sacerdotale, — rappelons-nous les semiplenas hostias d’Ennodius, parce que non accompagnées du nom du Pape, — tandis que ex parte obiecti, la première après Dieu, en l’honneur de laquelle le divin Sacrifice est offert, est Celle qui est bénie entre toutes les créatures. En faisant accorder le communicantes avec le Pape et avec le nom de l’évêque diocésain, qu’il était d’usage de prononcer, on aurait aussi l’avantage de donner à ce participe, traduit probablement d’un texte grec où il avait le rôle de sujet, l’appui d’un verbe de mode défini : tibi offerimus… communicantes, sed et memoriam venerantes ; maintenant qu’il n’a plus cet appui, il est, pour cette raison, comme suspendu en l’air.»

 

 

 

 

 

[i] G . MERCATI, Antiche Reliquie liturgiche, Roma 1902.

[ii] PELAGII I Epist., V , ; P. L.t LXIX , col. 398.

[iii] LABBE, Sacr. Conc. Nova Collectio, Venetiis 1767, t. VIII, col. 282.

[iv] LEONIS I Epist., LXXX; P. L.t LIV, col. 914-915- Il est intéressant de noter que Dioscore, Juvénal et Eustathe n’étant pas orthodoxe, St Léon Ier dit : « A propos de la mention des noms de Dioscore, Juvénal et Eustathe au saint autel, il serait très inique et incongru de mêler leurs noms sans discrétion à ceux des saints.»

[v] Cf. P. L., LIV, col. 1397-

[vi] GREGORII I Epist. 1. IV, ep. XXXIX ad Constantium Episc; P. L.t LXXVII, col. 714.

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