Réflexions sur la lettre romaine du 4 avril 2017

Le 4 avril dernier, par une Lettre de la Commission pontificale «Ecclesia Dei» aux ordinaires des conférences épiscopales concernées au sujet des permissions pour la célébration de mariage de fidèles de la Fraternité Saint-Pie X, lettre ayant reçu l’approbation du pape lors d’une audience accordée au Cardinal Muller le 24 mars 2017, la Commission Ecclesia Dei prenait certaines mesures en ce qui concerne les mariages des fidèles de la Fraternité Saint-Pie X.

Le même jour, la Fraternité Saint-Pie X publiait un Communiqué de la Maison générale sur la lettre de la Commission Ecclesia Dei au sujet des mariages des fidèles de la Fraternité Saint-Pie X, remerciant le Saint Père pour ces dispositions.

 

Le document du 4 avril

Plusieurs sites internet ont titré faussement que Rome accordait la juridiction à la Fraternité pour célébrer les mariages de ses fidèles ou encore que les mariages de la Fraternité étaient reconnus valides et licites par Rome.

 

 

En réalité, à la lecture du document, il semble qu’il en soit tout autrement. Rome a en réalité, par ce document, pris des mesures pour que les mariages célébrés dans le cadre de l’apostolat de la Fraternité puissent être reconnus par l’Église conciliaire, rien de plus.

La mesure ordinaire sera l’envoi par l’évêque d’un prêtre du diocèse (un prêtre conciliaire, moderniste, disons-le) pour être le témoin officiel du consentement des époux traditionalistes.

La mesure extraordinaire sera la délégation de la juridiction conciliaire directement au prêtre de la Fraternité.

Quelles sont les conclusions à tirer de ce document romain et de la réponse de la Fraternité Saint-Pie X?

1- Tout d’abord, le doute (objectif ou subjectif, ce n’est pas vraiment précisé) concernant la validité des mariages célébrés dans le cadre du ministère des prêtres de la Fraternité est reconnu officiellement par les deux parties. Du côté romain, cette ligne pastorale «veut contribuer à rasséréner la conscience des fidèles». Du côté de la Fraternité Saint-Pie X, on remercie le Saint Père de ce geste qui a pour but de lever «les doutes quant à la validité du sacrement de mariage» (citation reprise du document romain). Cette solution n’en est donc pas une, puisque la validité des dizaines de milliers de mariage des fidèles de la Fraternité célébrés dans le passé n’est pas du tout reconnue ni par Rome ni par la Fraternité dans les documents susmentionnés.

2-  La solution proposée n’est pas l’octroi de la juridiction aux prêtres de la Fraternité pour la célébration de mariages. Au contraire, la solution proposée est que les mariages des fidèles de la Fraternité seront désormais célébrés par les prêtres conciliaires ou ralliés. À partir de maintenant donc, en principe (même si la pratique pourra se révéler différente en fonction des diocèses), les prêtres de la Fraternité ne célèbreront plus le mariage de leurs fidèles mais se contenteront de célébrer «la Sainte Messe votive» (dit pieusement le document romain), célébration qui est accidentelle au sacrement de mariage. Rome récupère donc, jusqu’à l’existence de la prélature, le sacrement de mariage des fidèles de la Fraternité et, par ce geste, montre que selon elle le doute objectif existe bel et bien sur la validité des mariages de la Fraternité. Est-ce la peine de «remercier profondément» la Rome conciliaire de s’être emparé du mariage des fidèles de la Tradition?

3- Si ces directives sont mises en pratique dans la Fraternité – et on ne voit pas pourquoi elles ne le seraient pas – aucun fidèle ne pourra désormais refuser d’échanger son consentement perpétuel avec son époux(se) devant un prêtre conciliaire ou rallié et de recevoir sa bénédiction, aucun prêtre de la Fraternité ne pourra non plus s’opposer à la présence dudit prêtre conciliaire ou rallié pour bénir le mariage, sans que le mariage célébré ne soit certainement invalide aux yeux de Rome et aux yeux de Menzingen. Commencera-t-on à voir des mariages clandestins au sein de la Fraternité? «Le pape François veut manifestement que, comme pour les confessions, tous les fidèles qui souhaitent se marier en présence d’un prêtre de la Fraternité Saint-Pie X, puissent le faire sans aucune inquiétude sur la validité du sacrement», dit le Communiqué de la Maison Générale. En réalité, pas du tout. Si le diocèse en décide autrement, aucun fidèle ne pourra se marier en présence d’un prêtre de la Fraternité, sauf évidemment si on veut parler de sa présence comme pot de fleur ou de la célébration subséquente de la «Sainte Messe votive», mais ceci, les fidèles qui le souhaitaient l’avaient déjà.

4- La cohabitation des prêtres fidèles et des prêtres infidèles (celui qui n’est pas fidèle est infidèle) est consacrée, et l’on sait ce que produit la cohabitation. Bien sûr, le prêtre conciliaire ne pourra qu’être invité aux réjouissances qui suivront la cérémonie religieuse, les fidèles le salueront bien bas, il sera si gentil après tout. La cohabitation dont nous parlons, conduira inéluctablement, lentement mais sûrement, à une diminution de l’opposition des fidèles et des prêtres de la Tradition aux erreurs conciliaires. Comment s’opposer farouchement à un prêtre qui mange à notre table, qui bénit notre union et qui après tout est beaucoup plus «cool» bien souvent que le prêtre fidèle? Plus question bien entendu de remettre en question la validité de son sacerdoce…

5- Ces nouvelles mesures devraient mettre un bazar considérable. Comment ne pas imaginer que le sens de la Foi de certains fidèles ne les conduira pas à refuser de voir leur alliance sacrée bénie par un prêtre qui célèbre quotidiennement la messe de Luther? Comment imaginer que certains prêtres fidèles ne refuseront pas la présence d’un envoyé du diocèse dans le sanctuaire et ne seront pas profondément offensé de le voir bénir à sa place l’union de jeunes gens formés par la Tradition et bien souvent aux prix de ses prières, ses sueurs et ses sacrifices? Rome aime le bazar, surtout dans la tradition. Diviser pour régner.

6- La prélature devient de plus en plus nécessaire. On peut bien imaginer que les autorités de la Fraternité ne seront pas toujours dans une situation confortable quand il s’agira de traiter avec les prêtres intégristes et les fidèles récalcitrants. Il eût été bien mieux de recevoir une délégation ordinaire de juridiction pour la célébration des mariages. Pour se débarrasser de la présence des prêtres du diocèse dans les chapelles de la Fraternité, laquelle présence causera des incidents réguliers, il n’y aura plus qu’une solution : s’empresser de recevoir cette prélature et jouir de la juridiction ordinaire pour pouvoir célébrer directement nos mariages. Le but de Rome en prenant ces mesures n’est-il pas de «faciliter le chemin vers la pleine régularisation institutionnelle»?

mariage

Quand on touche au mariage, on touche aux fondements de la société humaine et chrétienne. Que les jeunes de la Tradition voient leur mariage béni par les prêtres conciliaires ne sera pas sans influence sur l’avenir de la Tradition.

Accepter la juridiction de la Rome actuelle?

Mais tout ceci nous conduit à une autre question : pourquoi refuser la juridiction accordée par la Rome moderniste si aucun reniement doctrinal ou moral ne nous est demandé?

Bien sûr, cette question ne s’adresse pas à ceux qui, dans la situation présente, déclarent vacant le siège de Rome, puisque pour eux la juridiction de la Rome actuelle est tout simplement inexistante. Elle touche plutôt ceux qui considèrent légitimes les autorités conciliaires tout en n’ayant pas d’autres choix que de reconnaître leurs égarements ou encore ceux qui – comme nous – préfèrent suspendre leur jugement devant une situation inédite dans l’histoire de l’Église.

Pour ces deux dernières catégories de personnes, de deux choses l’une :

  • Ou bien la juridiction accordée par la Rome actuelle ne fait pas l’ombre d’un doute. Dans ce cas, il n’y a aucune raison de refuser les mesures romaines prises le 4 avril dernier. En effet, dans cette perspective, comme le dit très justement M. Jean-Claude Dupuis : «Si le pape offre à la Fraternité une reconnaissance canonique sans exiger en retour de compromission doctrinale, Mgr Fellay ne peut pas la refuser sans tomber dans le schisme.»[1] Car après tout, comme le disait bien justement aussi dans un entretien du 5 février 2017, Mgr Athanasius Schneider, «Nous ne pouvons pas nous comporter dans l’Église comme une compagnie d’assurance avec l’assurance d’une police de ce qui arrivera dans le futur. L’Église n’est pas simplement une entité séculière ou politique, mais également surnaturelle.»
  • Ou bien au contraire la juridiction accordée par la Rome actuelle est au minimum bien douteuse puisqu’il s’agit de la juridiction d’une Rome qui est dans l’apostasie et que les apostats ne peuvent être le canal d’une juridiction valide et efficace. Dans ce cas, non seulement pouvons-nous sans aucun risque de schisme mépriser totalement cette juridiction, n’en tenir aucun compte et même la refuser si elle nous est offerte, mais encore avons-nous le devoir de le faire, comme Saint Herménégilde qui refusait la communion à lui apportée par un évêque apostat sur son lit de mort. Encore une fois, comme le dit Cajetan : « Si quelqu’un, pour un motif raisonnable, tient pour suspecte la personne du pape et refuse sa présence et même sa juridiction, il ne commet pas le délit de schisme, ni n’importe quel autre, pourvu qu’il soit prêt à accepter le pape s’il n’était pas suspect. Il va de soi qu’on a le droit d’éviter ce qui est dommageable et de prévenir les dangers. » [2]

 

Il est par conséquent absolument indispensable que soit posé ce principe d’un doute très sérieux sur la validité de la juridiction de la Rome actuelle. Sans ce doute très sérieux, refuser une juridiction de la Rome moderniste ne peut en effet qu’être schismatique et relève en définitive de la prudence purement humaine plutôt que surnaturelle.

Si ce doute très sérieux existe, l’acceptation d’une telle juridiction douteuse venant d’autorités apostates, consiste à tenter Dieu en se jetant du pinacle du Temple, en se disant que les anges prendront bien soin de nous. On n’est plus sur la «ligne de crête» chère à Mgr Fellay, on est en chute libre et, en chute libre, le plaisir dure bien peu de temps.

 

Conclusion

Ce document romain du 4 avril dernier devrait ouvrir les yeux des aveugles. Qu’est-ce que nous refusons? Une signature? Un document officiel établissant une prélature? Non, nous refusons d’être mis sous la juridiction douteuse «d’une contrefaçon d’Église, évolutive, pentecôtiste, et syncrétiste.» [3] Ceci peut se faire sous la forme d’une signature, mais peut se faire également de multiples autres manières. Il manque le tampon, c’est vrai, comme dit Mgr Fellay, mais le tampon ne vient qu’officialiser quelque chose qui existe déjà, et c’est ce quelque chose que nous refusons et devons refuser.

Comment les disciples de Mgr Lefebvre pourraient-ils accepter d’assister en badauds à la bénédiction détestable d’un prêtre conciliaire ou rallié sur les jeunes époux qu’ils ont préparé au mariage «selon la doctrine immuable du Christ sur l’unité et l’indissolubilité de cette union»?

Abbé Pierre Roy, USML

 

 

[1] Jean-Claude Dupuis, Ph.D., Au temps de Jeune Nation – Les écrits polémiques d’un contre-révolutionnaire tranquille, p.119

[2] Tommaso de Vio cardinal CAJETAN (1469-1534) O.P., Commentarium in II-II, 39,1. Cité dans: Abbé Matthias Gaudron FSSPX : Catéchisme catholique de la crise dans l’Église, 2e édition revue et augmentée mai 2008, Éditions du Sel p. 279.

[3] http://laportelatine.org/vatican/sanctions_indults_discussions/protocole_rupture_sacres/06_07_1988_lettre_ouverte_fsspx_gantin.php

 

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