Transcription de l’entrevue de Mgr Fellay à TV Liberté le 29 janvier 2017

Transcription complète de l’entrevue entre Monseigneur Bernard Fellay et Jean-Pierre Maugendre donné à TV Libertés le 29 janvier 2017.

(Pour faciliter la transcription, sont employées ici les abréviations MBF pour désigner Monseigneur Bernard Fellay, JPM pour désigner Monsieur Jean-Pierre Maugendre et FSSPX pour désigner la Fraternité Sacerdotale Saint Pie X).

Canada Fidèle

 

JPM : Bienvenue, chers téléspectateurs, en ce dimanche 29 janvier à cette nouvelle émission de Terres de Mission en ce 4ème dimanche après l’Épiphanie. Au programme de notre émission, trois rencontres : une rencontre avec Monseigneur Bernard Fellay, supérieur général de la FSSPX sur la situation actuelle de la FSSPX. Ensuite, une rencontre avec Laurent Dandrieu à propos du livre qu’il vient de faire paraître, Église et immigration : Le grand malaise, et enfin avec Cécile Edel, vice-présidente de la Marche pour la Vie, le bilan de la Marche pour la vie du 22 janvier dernier.

JPM : Merci, Excellence, de nous avoir rejoints. Vous êtes depuis 1994 le supérieur général de la FSSPX fondée en 1970 par Mgr. Lefebvre à Fribourg en Suisse, pays dont vous êtes originaire. La Fraternité compte aujourd’hui 613 prêtres, 117 frères, 80 oblates, 215 séminaristes. Dans l’Église, nous le savons, chaque société religieuse à sa vocation propre liée à ses charismes de fondation. Citons la pauvreté pour les fils de Saint François, le zèle missionnaire pour les Dominicains. Quelle est selon vous la spiritualité propre de la FSSPX?

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MBF : Eh bien, la spiritualité propre de la Fraternité c’est de ne pas en avoir. Il faut quand même préciser, on en a une, mais elle n’est pas propre. Elle s’est plutôt appropriée la spiritualité de l’Église, donc elle est beaucoup plus universelle. Alors, c’est quoi? Eh bien c’est le salut qui nous vient par la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Donc ce sera le sacerdoce, parce que Notre Seigneur nous sauve par son sacerdoce et par l’acte sacerdotal qui est la croix, donc la messe. Donc c’est là, la spiritualité de la Fraternité, donc on va s’occuper des prêtres, de former les prêtres, de les sanctifier, et puis ensuite on espère qu’ils feront leur travail.

JPM : Voilà, donc une spiritualité centrée sur le sacerdoce et la Sainte Messe.

MBF : Parfaitement.

JPM : Le 21 novembre dernier, par la lettre apostolique Misecordia et Misera, le pape François a renouvelé pour les prêtres de la FSSPX le pouvoir de donner validement et licitement les absolutions sacramentelles. Dans le même temps, la déclaration post-synodale Amoris Laetitia, accordant sous certaines conditions la possibilité aux divorcés remariés la possibilité d’accéder à la sainte communion, n’est certainement pas un texte qui vous satisfait. Comment interprétez-vous ces deux actes a priori contradictoires?

MBF : Je risque de me tromper, je pense qu’ils viennent d’un même mouvement, et ce mouvement, c’est un souci du Saint-Père pour les rejetés de tous bords.

JPM : Les périphéries.

MBF : Voilà, pour les périphéries. Et, bien sûr, nous ne sommes pas directement des périphéries disons matérielles, nous ne sommes pas des rejetés, nous ne sommes pas en prison, mais nous sommes des rejetés quand même par le grand courant de l’Église. Et dans ce sens-là, nous sommes des marginalisés. Et je crois, je peux me tromper encore une fois, que ça vient de là. Ce souci de s’occuper de ces gens que, je crois, le pape va faire le reproche à l’Église, dans son ensemble, d’avoir oubliés ou mis de côté.

JPM : À propos de ce texte, Amoris Laetitia dont nous venons de parler, un certain nombre de cardinaux, les cardinaux Burke, Brandmüller, Caffara et Meisner, ont adressés au pape ce qu’on appelle en termes techniques des dubia, c’est-à-dire ils ont posés des questions, plusieurs questions demandant des éclaircissements sur ce texte. Il y a bien longtemps que ça ne s’était produit dans l’Église, c’est-à-dire que des évêques interpellent publiquement le pape sur un acte de son magistère. En 1969, la réforme liturgique marqua également une rupture avec la tradition antérieure. À l’époque, deux cardinaux s’étaient élevés, les cardinaux Ottaviani et Bacci et puis ensuite, après avoir fait part au souverain pontife de leur perplexité, rentrèrent dans le rang. Il ne semble pas avoir existé depuis 50 ans une résistance organisée de cardinaux, d’évêques par exemple à propos des dérives doctrinales comme celles sur les nouveaux catéchismes. Est-ce que selon vous les temps auraient changés?

MBF : Il y a quelque chose qui est en train de changer, c’est vrai. Et je crois que c’est le fait que les choses se sont aggravées. Pas tellement au niveau des principes, mais ces principes portent maintenant leurs fruits, les conséquences. Je ne crois pas que nous sommes déjà arrivés aux conséquences ultimes, mais ça devient grave et même très grave. Tellement grave que un certain nombre d’évêques, de cardinaux estiment en conscience devoir dire « ça suffit! ». Alors ils sont pas nombreux qui se manifestent en public, ils sont beaucoup plus nombreux en privé. Est-ce que ce mouvement va s’amplifier, c’est encore trop tôt pour le dire. Je pense qu’il faut espérer, espérer et je, j’espère, j’ose, sans le croire que ça va continuer dans ce sens-là. Parce que vraiment, ça va mal et que enfin on commence à le dire, ce sera l’ouverture pour réfléchir, sérieusement cette fois-ci, sur les causes et donc les vrais remèdes.

JPM : Dans votre conférence lors des journées de la Tradition le 8 octobre dernier à Port-Marly, vous avez évoqué un flot croissant de contacts entre la FSSPX et puis un certain nombre de prêtres et d’évêques. Malgré cela, on ne peut pas dire, en tout cas en ce qui concerne la France, que les évêques se montrent très ouverts aux demandes de célébrations selon la forme extraordinaire du rite romain en application du motu proprio Summorum Pontificum. Est-ce que vous, qui avez l’expérience par vos voyages de l’ensemble du monde catholique de l’ensemble de la planète, est-ce que selon vous il y a une particularité française?

MBF : Franchement, je ne crois pas. Il y quelque chose, bien sûr, le français reste le français,

JPM : Alors, ça veut dire quoi?

MBF : Il aime beaucoup discuter.

JPM : Ah

MBF : Et donc poser des questions, et disputer aussi. Mais, si vous voulez, au niveau donc de la crise de l’Église, de ce qui se passe, je crois qu’elle est vraiment générale. Et au niveau aussi des réactions, franchement sur toute l’église elle est encore mineure, mais elle est, elle est générale et elle est aussi en France. Alors, certainement il n’y a pas beaucoup d’évêques qui nous ont contactés ou qui nous ont dits « nous sommes avec vous » mais ça vient, ça vient gentiment.

JPM : Dans cette réflexion de vos relations avec Rome, le pape François vous a fait la proposition d’une prélature personnelle pour la FSSPX. Cette situation canonique vous conserverait une indépendance totale vis-à-vis des évêques. Monseigneur Schneider, qui était présent à cette place il y a quelque mois, qui a visité vos séminaires, vous exhorte à accepter cette proposition même, ou parce qu’il est conscient que la situation de l’église n’est pas encore satisfaisante à 100%. N’y-a-t-il pas à terme, dans le temps, le risque de création d’une église plus ou moins autonome, autocéphale si devait perdurer cette situation disons de distanciation constante vis-à-vis de Rome, vis-à-vis du pape, vis-à-vis de la curie, vis-à-vis des évêques. Attendez-vous pour signer une proposition de Rome l’apparition sur le siège de Pierre d’un Pie XIII auquel nous aspirons mais qui n’est qu’une hypothèse de travail?

MBF : Disons, je pense qu’il n’est pas nécessaire d’attendre que tout soit réglé dans l’église, que tous les problèmes soient réglés. Il y a cependant quand même un certain nombre de conditions qui sont nécessaires et pour nous la condition essentielle c’est la condition de la survie. Donc j’ai fait savoir à Rome sans aucune ambiguïté que, de la même manière que Mgr. Lefebvre l’avait déjà dit en son temps, il y a une condition sine qua non, c’est-à-dire, si la condition n’est pas remplie, nous on ne bouge pas. Et cette condition c’est que nous pouvons rester tels que nous sommes. Cela veut dire garder tous les principes qui nous ont maintenus en vie, qui nous ont maintenus comme catholiques. Nous sommes effectivement, nous avons des reproches graves à ce qui s’est passé depuis le concile dans l’église, un certain nombre, les fameux questions de la manière dont est conduit l’œcuménisme par exemple, ce qu’on appelle la liberté religieuse qui est un terme assez compliqué mais qui règle d’une part la question des relations entre l’église et les états, ensuite la liberté ou non à donner ou à quel titre donner à chacun liberté d’exercer sa religion. Autrefois l’église expliquait que dans certaines circonstances il fallait tolérer et on peut dire aujourd’hui, vu la situation et les mélanges, cette tolérance doit être très grande, mais on tolère, et quand on tolère on tolère un mal. On ne peut pas dire que c’est un bien. Et une certaine religion, je crois qu’aujourd’hui on n’a même pas besoin de dire laquelle on voit que quand elle commence à foisonner, ça devient un argument de terreur. Il y a quelque chose qui joue pas, donc il faut bien voir tout ça. Et, je pense qu’on avance, je pense qu’on avance de ce côté-là dans la bonne direction, c’est-à-dire que Rome est en train de lever le pied. C’est quelque chose d’assez récent, depuis deux ans maintenant on peut dire qu’on nous dit que il y a des questions qui ont étés énoncées, disons même pas souvent des questions mais des propositions énoncées par le concile qui ne sont pas des critères de catholicité. Cela veut dire qu’on a le droit de pas être d’accord et cependant d’être considérés comme catholiques. C’est précisément cet ensemble de questions sous lesquelles nous nous disputons. Ça c’est une première partie.

Note de Canada Fidèle : Il semble plutôt que ne pas être d’accord avec certaines propositions énoncées par le Concile soit le critère pour demeurer catholique. Être déclaré catholique par des non catholiques est le grand rêve de Mgr Fellay ces dernières années.

La deuxième partie, est-ce qu’il y a un risque de schisme, finalement l’établissement d’une église parallèle? Nous luttons la contre et je pense que, j’ai évoqué ce problème avec le pape lui-même, le pape François et nous sommes tous les deux d’accord. Il y a déjà maintenant un certain nombre de dispositions pratiques qui rendent, on peut dire, pratiquement impossible le schisme. C’est-à-dire que dans la pratique, dans les actes de tous les jours, nous nous exprimons à Rome, nous montrons notre soumission, que nous reconnaissons ces autorités et pas seulement à la messe en disant le nom du pape et celui de l’évêque du lieu dans le canon de la messe mais aussi, ben voilà, vous avez l’exemple du pape qui nous donne le pouvoir de confesser et aussi des actes juridiques, c’est un peu compliqué mais ça peut arriver qu’un prêtre commette des actes délictueux, nous avons des références avec Rome qui nous octroient, qui nous demandent de juger ces cas, c’est vraiment des relations normales. Il y a pas que la confession, y a donc tout un tas, cet été a été confirmé que le supérieur général peut vraiment librement ordonner les prêtres de la Fraternité sans avoir à demander la permission à l’évêque du lieu. C’est un texte de Rome, il est pas publié sur les toits, mais qui dit la Fraternité ordonne licitement, puisqu’il peut librement ordonner. Voilà des actes qui sont posés, qui sont juridiques, qui sont canoniques, qui sont déjà en place et qui, à mon avis déjà suppriment la possibilité du schisme. Évidemment, il faut toujours veiller, c’est sûr.

JPM : Et alors aujourd’hui, concrètement, qu’est-ce qui manque?

MBF : Il manque le tampon et puis aussi, justement, l’affirmation cette fois-ci claire et nette qu’on respectera ces garanties.

JPM : Et il n’y a que le pape qui peut donner ce tampon et cette garantie.

MBF : C’est au pape de le faire, oui.

JPM : Alors, pour conclure cet entretien et peut-être donner un signe d’espérance, nous célébrerons cette année le centenaire des apparitions de Fatima. Quelle est selon vous l’actualité de ces événements pour l’église et la FSSPX?

MBF : Plus que pour la Fraternité, pour la Fraternité on dirait c’est parfois les conséquences de Fatima, donc nous savons qu’il y a un secret, il y avait un message et ce message de Fatima annonce des choses difficiles, peut-être terribles. Une partie est connue, une partie n’est pas trop connue, de toute façon, à la fin, dit la Sainte Vierge, « mon Cœur Immaculé triomphera », donc il y a l’annonce d’une victoire du ciel, donc du Cœur Immaculé de Marie et qui sera jointe à une consécration de la Russie qui verra la Russie se convertir, donc qui redeviendra catholique, qui sera réunifiée, réintégrera l’église catholique, il y aura un temps de paix qui sera donné à l’église. On en conclut donc que le temps de crise dans lequel on se trouve aujourd’hui sera terminé. Maintenant, les détails on ne les sait pas mais évidemment si nous, nous nous disons « nous ne sommes pas les seuls, il y a une crise dans l’église », nous espérons bien qu’à ce moment de triomphe, ce moment de l’église sera dépassé. Jusqu’où ils vont nous mener dans ce trouble, j’en sais rien, mais nous avons cette assurance qu’à la fin, il y aura un triomphe, alors bien nous le hâtons par nos prières, nous savons bien que ça dépend du bon Dieu, nos prières ça reste assez…

JPM : Vous avez lancé en particulier une croisade du rosaire à cette occasion.

MBF : Tout à fait oui, demandant au fidèles et à tous ceux qui le veulent bien de prier la prière que la Saint Vierge nous a recommandés en lui demandant précisément que ce qu’elle a demandé soit accompli, c’est-à-dire que ce triomphe arrive, que cette consécration soit faite comme elle l’a demandé parce qu’il y en a déjà eu quelques-unes, il y a déjà eu quelques effets. Et surtout, si vous voulez, ce qu’on remarque, je peux pas trop m’étendre, mais les événements historiques, non pas seulement de l’église mais même du monde sont liés, par exemple les grands événements de la Deuxième Guerre Mondiale sont des dates de la Sainte Vierge. Et la Sainte Vierge qui disait que la paix des nations avait été remise par le bon Dieu entre ses mains. Il y a une intervention, disons le gouvernement du bon Dieu sur les hommes qui est réelle. Et donc demander au bon Dieu que dans Sa bienveillance il veuille bien l’exercer d’une manière telle que les hommes arrêtent de tout démolir et se soumettent à son joug, ça ne peut être qu’une bonne chose.

JPM : Merci infiniment Excellence de ces paroles d’espérance. Pour ceux de nos téléspectateurs qui souhaiteraient aller plus loin sur ces sujets, je me permets de les renvoyer à deux ouvrages, tout d’abord la biographie de Mgr. Lefebvre par Mgr. Tissier de Mallerais, je crois que c’est l’ouvrage qui permet le mieux de connaître la personnalité du fondateur de la FSSPX et puis également de comprendre un petit peu l’enchaînement des événements qui nous mènent à la situation dans laquelle nous nous trouvons et puis, c’est au cœur, vous avez évoqué la vocation de la FSSPX autour de la messe, nous avons évoqué également la crise de l’église, au cœur de la crise de l’église, c’est l’analyse que beaucoup font, c’est la question liturgique, en particulier la question de la messe, et je me permets de renvoyer nos téléspectateurs à un ouvrage intitulé le Bref examen critique du Nouvel Ordo Missae dont nous avons parlé tout à l’heure qui est les remarques qu’avaient faites en leur temps, en 1969 les cardinaux Ottaviani et Bacci. Cet ouvrage a été réédité avec une préface du cardinal Stickler, donc vous avez trois cardinaux pour le prix d’un et ce Bref examen a été complété de la bulle Quo Primum de Saint Pie V qui instaurait la mise en place du missel traditionnel, une comparaison des deux offertoires, du texte de Pie XII sur la liturgie. Je crois que c’est un bon document  de travail pour comprendre les réserves que suscite la réforme liturgique vis-à-vis de la FSSPX mais également d’autres communautés, d’autres personnalités religieuses. Merci infiniment, Excellence.

MBF : Je vous en prie.

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